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‘La situation coloniale’ revisitée : enjeux historiques, enjeux contemporains (2011-2013)

Séminaires archivés​ | 2011-2013

‘La situation coloniale’ revisitée : enjeux historiques, enjeux contemporains

​Responsables : Isabelle Merle, Chercheur CNRS associée à l'IREMAM, membre de l'IRIS (EHESS, Paris)

Mots-clés : colonisation, post colonial, Empire, émigration/immigration, faits sociaux.

Enjeux épistémologiques : au croisement des disciplines et des temporalités

On a assisté dans la dernière décennie au retour étonnant d'un débat public portant sur le passé colonial de la France et ses enjeux de mémoires : débat virulent qui a vu renaître des affrontements idéologiques que l'on croyait révolus entre défenseurs des « bienfaits » et dénonciateurs des « méfaits ». À cela s'est ajoutée une série de revendications portées par des descendants des « anciennes colonies », les uns, Antillais, exigeant la reconnaissance pleine et entière de l'histoire et la mémoire de l'esclavage au sein de la Nation, les autres, fils et filles des colonisés d'hier, dénonçant les continuités des pratiques discriminatoires d'une France coloniale et post-coloniale envers « les indigènes de la République ». Les crispations et tensions n'ont depuis cessé comme le prouvent certaines réactions à la sortie du film grand public, Hors la loi, les diverses tentatives d'installation de lieux de mémoires  de la France d'outre-mer, etc. A l'évidence, il y a là un passé qui ne passe pas et qui opère en ce début du XXIe siècle un retour certain.

Retour car au début des années 1990, on pouvait penser que les souvenirs douloureux liés au passé colonial tendaient à s'éloigner, se refroidir et s'apaiser.  Certains historiens affirmaient alors que s'ouvrait enfin la possibilité de réfléchir sereinement au renouvellement d'une histoire de la colonisation française, à l'exploration de nouveaux objets, nouveaux chantiers, à l'ouverture de nouvelles perspectives et formes narratives et à l'analyse des continuités et discontinuités sur les moyens et longs termes. Le temps semblait venu d'une lecture dépassionnée du passé, propice à l'élaboration d'un bilan critique et constructif de l'historiographie et des recherches engagées, à l'expérimentation et à la créativité historienne, dégagées des cadres idéologiques antérieurs.

C'est dans ces années 1990 qu'ont émergées, par ailleurs, dans la lignée du postmodernisme et des études saïdiennes, de nouvelles approches dites « post-coloniales » qui se sont épanouies au sein des universités anglophones, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Australie, au Canada et en Inde avec un succès certain et dont l'influence a atteint les pays d'Amérique latine et certains segments des recherches menées sur l'Afrique. De la grande diversité et du foisonnement des travaux qui ont pu être placés sous cette bannière des Postcolonial Studies, on pourrait aujourd'hui dresser un bilan alors que les énergies et les stimulations de départ semblent s'essouffler. Il y eut là indéniablement un double effort engagé : l'efficace dénonciation d'une part du « grand récit européen » et des présupposés ethnocentriques qui l'accompagnaient et le renouvellement, d'autre part, des questionnements, des approches, des thématiques et objets sur les terrains les plus divers de la colonisation. Il y eut aussi des impasses, le primat donné au discursif, l'abandon d'une sociologie historique soucieuse de contextes et d'enquêtes empiriques, l'enfermement dans la dénonciation, la réification de l'Europe et de ses Lumières mais aussi des catégories de la colonisation, colonisés versus colonisateurs.

Ce n'est pas un hasard si le père fondateur  des Postcolonial Studies, Edward Saïd, fut aussi l'une des grandes figures de la diaspora palestinienne aux Etats-Unis et un penseur du conflit israélo-palestinien. Originaire d'un pays où le terme « colonisation » est banalisé et où la situation  concrète évoque à maints égards des logiques coloniales anciennes, il nous invite à réfléchir plus précisément sur la question des continuités et discontinuités entre situations présentes et passées que l'on peut retrouver ailleurs, dans d'autres zones du monde (le Tibet par exemple) et aussi aborder sous d'autres angles le devenir des anciennes métropoles impériales (la France par exemple). Comment aujourd'hui penser des situations contemporaines à l'aune du passé colonial européen ? Comment aujourd'hui réfléchir aux héritages du passé colonial ?

Ces questions, bien sûr, concernent l'ensemble des pays anciennement colonisés sur lequel pèse cet héritage. Nombre de chercheurs en anthropologie et en sociologie s'y sont confrontés au cours de ces trente dernières années avec en conséquence la consolidation du dialogue avec la discipline historique, elle-même en renouvellement.

Il est nécessaire aujourd'hui de relire avec distance l'ensemble de ces travaux et de ces apports tout en progressant. L'idée est d'affirmer ici une troisième voie qui s'appuie sur une posture épistémologique résolument ancrée dans la tradition des sciences sociales, privilégiant une histoire processuelle, rigoureusement située en contexte au croisement de plusieurs disciplines, l'histoire (la géographie), l'anthropologie, la science politique et la sociologie, le droit. L'inspiration de départ s'appuie sur la proposition programmatique ancienne mais néanmoins toujours pertinente que déployait Georges Balandier en 1951 dans les Cahiers internationaux de sociologie sous le titre « La situation coloniale ». Il s'agit là d'un point de départ réflexif et méthodologique qui mérite d'être reconsidéré à la lumière des travaux effectués depuis ainsi que pour lui-même, en ce qu'il aide à soutenir et enrichir de nouveaux chantiers et nouveaux objets. S'appuyer sur les perspectives et intuitions de George Balandier, c'est affirmer une certaine forme d'approche historique intéressée d'abord par la sociologie ou l'anthropologie d'univers sociaux aux prises ou constitués par les processus de la colonisation européenne tels qu'ils se sont déployés, en particulier, lors de la formation de ce que Leroy Beaulieu appelait « l'empire moderne », c'est-à-dire les empires constitués à partir de la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle. L'approche par « la situation coloniale » invite en premier lieu à réfléchir sur l'usage des mots – colonisation, situation coloniale, colonial, post-colonial –, ses évolutions dans le temps et les réalités ainsi désignées.

Cette approche permet, en second lieu, d'affirmer un intérêt soutenu pour l'univers des pratiques, en concentrant l'attention sur la façon dont on peut appréhender ce qui constitua une société coloniale, les  liens sociaux qu'elle recouvrait, les conflits, violences, contradictions, ségrégations, collaborations, évitements ou adhésions, en articulant rigoureusement les échelles. L'enjeu est de revenir sur la complexité de pratiques quotidiennes, les formes précises de gouvernance ainsi que  les circulations d'hommes et de femmes, de projets, d'institutions ou de dispositifs.

Cette approche permet en troisième lieu d'exiger un retour précis sur les « situations coloniales » ainsi que sur les logiques métropolitaines passées pour mieux penser les situations contemporaines. C'est au prix d'un effort rigoureux d'analyse historique qu'il nous paraît possible de travailler plus finement les continuités et discontinuités de « situations » ou logiques coloniales dans le temps présent. C'est à ce prix qu'historiens, sociologues ou anthropologues, peuvent amorcer une conversation et des échanges fructueux autour d'objets communs dans la constitution desquels les processus coloniaux ont joué un rôle majeur. D'où l'intérêt de regrouper des chercheurs de la Maison méditerranéenne des sciences de l'homme issus de diverses disciplines et intéressés par le projet.

De la question des « aires culturelles » et des analyses transnationales et trans-impériales

Parce qu'il s'adresse à la Maison méditerranéenne des sciences de l'homme dans laquelle sont regroupés des laboratoires généralistes (TELEME, LAMES, IDHEMEC) et des laboratoires «aires culturelles» (IREMAM, CEMAf), ce projet a pour vocation de traverser les frontières et de s'émanciper des clivages nationaux et régionaux. Car les processus étudiés dixit les processus de colonisation au XIXe siècle et au XXe siècle, ont participé à la « mondialisation » et il nous semble intéressant non de prétendre à une couverture exhaustive mais plutôt d'admettre la nécessité de procéder par choix de lieux d'enquête pertinents dans différentes régions du mondes. Le critère serait de penser en termes de nature, forme et intensité des processus de colonisation plutôt qu'en terme s« d'aires  culturelles » ou d'espaces impériaux et nationaux. L'intérêt d'un tel projet est précisément de « penser ensemble » des « situations », objets, processus ou dispositifs par delà les frontières territoriales classiques, en fonction de leurs ressemblances, dissemblances, filiations ou connections. Ainsi peut-on mettre en perspective des situations tirées de territoires africains et du Pacifique. Ainsi peut-on « penser ensemble » des logiques d'émigrations européennes, françaises, italiennes ou britanniques, vers le Maghreb, les dominions  (colonies) ou les Etats Unis. Ainsi peut-on réfléchir sur la variété des formes d'imposition de la souveraineté impériale, du protectorat à la colonie, de l'Egypte à l'Algérie en passant par le Soudan ou la Nouvelle-Calédonie. La confrontation des « situations coloniales » ne vise pas à dresser un tableau comparatif mais à  servir d'outil heuristique pour renouveler les questionnements.

Le choix des enquêtes devrait aussi être fondé sur des objets ou des questions particulières, telles que la propriété, la citoyenneté et ses exclusions, la salarisation et le monde du travail, l'éducation, les questions judiciaires et sociales ou encore urbaines, permettant de sortir des frontières strictes du « colonial ». Elles permettraient de penser en comparaison et en dynamique les processus qui ont pu jouer sur d'autres espaces,  comme les enjeux des « colonialismes internes » sur les terrains émancipés politiquement d'Amérique du Nord ou du Sud, les territoires placés sous domination impériale non européenne, les marges de l'empire russe, les empires ottoman ou japonais, ou enfin les processus à l'œuvre dans les terrains européens.

Nous porterons, en toute hypothèse, une attention particulière à « décentrer le regard» en sortant de l'espace impérial français pour appréhender d'autres  pratiques et logiques politiques. 

De la contribution aux études méditerranéennes
ou du rôle de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme
dans l'animation d'un réseau de chercheurs sur la colonisation 

Ce programme a la vocation d'ouvrir largement le champ de la réflexion sur la colonisation en s'émancipant des « aires culturelles » qui, généralement, le clive. Pour autant, par le lieu précis sur lequel il prend appui, la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme qui a vocation à jouer un rôle prépondérant dans l'étude de la région qui l'abrite et à déployer des relations privilégiées avec les pays du pourtour méditerranéen, ce programme entend participer pleinement à ce qu'on appelle les « études méditerranéennes ». Il s'agira d'une part de prendre au sérieux le passé colonial d'une ville comme Marseille et de sa région et de souligner la richesse particulière des ressources dont on dispose. Il s'agira d'autre part de travailler en relation étroite avec les pays du Maghreb, l'Algérie en tout premier lieu qui fut, on le sait, le berceau expérimental de la colonisation française de la seconde moitié du XIXe siècle, informant des processus qui furent déployés au loin.

Recentrer le regard sur l'espace méditerranéen : Marseille et sa région

La région Provence-Alpes-Côte d'Azur est particulièrement concernée par le passé colonial national. D'abord, comme on le sait, Marseille fut un port essentiel de l'Empire colonial au XIXe siècle et jusque dans les années 1960 avec un trafic important de marchandises et de voyageurs ainsi que le siège de grandes compagnies comme les Messageries Maritimes. Elle fut, ensuite, la base d'institutions diverses  impliquées dans les affaires de la colonisation dans les domaines universitaire et culturel (Institut colonial, sociétés de géographie, musée colonial, enseignements de droit colonial) ou économique et commercial (Chambre de commerce, comité des exportateurs, entreprises diverses, comités pour l'émigration), sans oublier les expositions coloniales qui y furent organisées au début du siècle. Autant d'institutions et d'évènements dont il faudrait dresser le bilan. La région fut une terre d'accueil privilégiée pour une immigration venue des colonies françaises, actuelles ou anciennes, Maghreb, Comores, Indochine… Elle fut enfin une terre d'accueil privilégiée pour les rapatriés d'Algérie, Maroc et Tunisie dans les années 1960.

La région offre des ressources documentaires exceptionnelles. D'abord le centre des Archives nationales d'outre-mer d'Aix-en-Provence qui regroupe l'ensemble des fonds d'archives de l'ancien ministère des Colonies et sa bibliothèque ainsi que les fonds, dit de souveraineté, ramenés lors des indépendances. La bibliothèque de l'Université de Provence dispose d'un fonds spécial, le CADIST, spécialisé sur l'histoire coloniale. Des laboratoires comme l'IREMAM disposent de fonds documentaires remarquables constitués de longue date. Un fonds récent sur l'Asie et Pacifique, unique en France, s'est constitué dans le cadre de la Maison Asie-Pacifique sur le Campus Saint Charles. Enfin, la Chambre de Commerce de Marseille, le Musée de Marseille, les archives départementales disposent de fonds  importants hérités de la période coloniale.

La région enfin, par la complexité de son histoire au regard de ce passé, par sa composition sociologique et ses liens  avec le Maghreb en particulier, constitue un laboratoire particulièrement intéressant en ce domaine. C'est d'ailleurs, au delà de Marseille et son environnement proche, toute la zone méditerranéenne métropolitaine, de Nice jusqu'à Perpignan qui, ici, doit être considérée en tant que terre d'accueil et terre de tensions spécifiques des héritages coloniaux.

Dans ce paysage, la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme peut jouer un rôle dynamique de mise en réseau et de synergie auquel ce projet voudrait modestement contribuer, en stimulant en particulier, les échanges entre spécialistes, de nouveaux travaux chez de jeunes chercheurs en master ou doctorat et en ouvrant la réflexion à des intervenants extérieurs, des professeurs de l'enseignement secondaire en tout premier lieu ou encore des praticiens des affaires sociales, de l'immigration ou de la santé publique. 

Des liens privilégiés avec les pays du Maghreb, l'Algérie en tout premier lieu

Du fait de la présence dans l'équipe de spécialistes des pays du Maghreb et du Proche-Orient, du fait des relations privilégiées que la responsable de ce programme entretient avec des professeurs du secondaires, issus pour certains de l'immigration maghrébine, œuvrant dans des collèges où les élèves issus du Maghreb sont nombreux, il y a naturellement matière à penser en priorité les liens compliqués qui relient la France et ses anciennes colonies et protectorats nord africains. En nous appuyant sur le réseau des collègues qu'offre l'IREMAM de part et d'autre de la Méditerranée, en développant des enquêtes originales sur le terrain algérien, en traitant en priorité auprès d'enseignants du secondaire de la difficulté d'enseigner la colonisation auprès d'élèves originaires d'Afrique du Nord, ce programme transversal offrira naturellement une place importante à la problématique de la colonisation en Méditerranée Nord et Sud.

Mais l'enjeu est aussi épistémologique. Car de fait, on ne peut ignorer le rôle essentiel joué par le terrain d'expérimentation algérien dans l'élaboration des dispositifs impériaux. Ceux-ci furent souvent pensés à partir du cadre algérien puis transférer dans d'autres contextes aux prix d'adaptations aux singularités et rapports de force locaux. C'est le cas, dans des domaines aussi divers que les questions foncières, le régime de l'indigénat, le système fiscal ou encore la citoyenneté et les processus d'identification des populations.  L'enjeu précisément est de travailler au plus près les transferts et connections entre colonies, en tout premier lieu  l'Algérie, et le reste de l'Empire colonial français.

Un programme transversal en Trois volets

1- Ouverture d'un séminaire de recherche :

Il s'agira d'ouvrir dans le cadre de la MMSH un séminaire de recherche régulier permettant aux intervenants d'exposer leurs travaux. Les intervenants seront des chercheurs confirmés, des docteurs ou des doctorants en cours de thèse, ou des intervenants extérieurs. Nous voudrions cette année ouvrir une réflexion plus précise sur les continuités et discontinuités entre situations passées et situations présentes ainsi que la question contemporaine des usages du passé. 

2-  Chantiers de recherches et enquêtes transversaux et collectifs

L'objet essentiel de ce projet est d'organiser un travail collectif autour d'objets ou questions précises saisies à partir de divers terrains. Il s'agit non seulement de confronter certaines caractéristiques de « situations coloniales » variées mais aussi de réfléchir à des questions de méthodologies historiques et de pratiques de l'histoire « en situation coloniale ».

Au stade actuel de la réflexion se dégagent plusieurs pistes :

  • « La construction des catégories coloniales » : identification des personnes et des groupes.
  • Intégration ou exclusion : de la nationalité, de la citoyenneté et de l'indigénat en contexte impérial.
  • De la « propriété indigène » aux conflits fonciers contemporains
  • Des exils pénitentiaires : Algérie, Guyane, Nouvelle-Calédonie, Nouvelle Galle du Sud, Obock, Tasmanie : histoire des transportations.
  • Réflexion autour de la « gouvernance des populations colonisée : nature et variations.
  • Le régime de l'indigénat, genèse, extensions, métamorphoses, implications.

3- Volet formation : « Enseigner la colonisation » dans l'enseignement secondaire.

Il s'agit ici, avec la collaboration de plusieurs professeurs du secondaire, de réfléchir d'une part, à la colonisation telle que la présentent les programmes et manuels du secondaire. Il s'agit d'autre part, de contacter un certain nombre de professeurs pour mener une enquête sur les problèmes que leur pose l'enseignement de la colonisation. Des contacts seront pris au niveau de l'académie et des associations des professeurs du secondaire. L'enjeu est de réfléchir de conserve à l'amélioration d'un enseignement de la colonisation.

Partenaires nationaux :

  • Université Paris X Nanterre
  • Université de Lille
  • Université de Nice
  • EHESS, IRIS/ Paris
  • CERI/IEP Paris
  • CREAPS/Lille2

Partenaires internationaux

  • New York University.
  • Victoria University at Wellington, Nouvelle-Zélande
  • Columbia University
  • Baltimore University
  • Université d'Alger