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Conférences et débats


Exposition du 1er  mai au 30 juin 2011

Gnawa, tradition et création.
Du sacré et du profane.

Voir l'exposition (Panorama)

L'exposition "Gnawa, tradition et création. Du sacré et du profane", un projet photographique d’Augustin Le Gall, nous invite à découvrir l'univers des musiciens Gnawa des Pays du Maghreb.

Dans tout le Maghreb, un culte des génies s’est répandu par la route des esclaves de la communauté noire venus d’Afrique Sub-Saharienne. Sous diverses appellations, ces musiciens-thérapeutes se retrouvent au Maroc («Gnawa»), en Algérie («Diwan») et en Tunisie («Stambali»). Ils témoignent de l’histoire et des pratiques thérapeutiques de ces peuples et de la richesse de cette tradition aujourd’hui en pleine mutation.
Un pied dans le monde du sacré, une corde dans le monde du profane; sur scène pour parfois présenter une forme de représentation, souvent dans un travail musical artistique où les traditions rejoignent la création. La frontière est mince et perméable.
La musique lie ces deux mondes qui s’articulent au quotidien.

"GNAWA" pose une réflexion sur une pratique musicale qui puise son origine dans le sacré et qui évolue aujourd'hui dans l'univers culturel et artistique.

Photographies : Augustin Le Gall {ALGO}
Coordination : Caroline Polle
Conseiller scientifique de l'exposition : Abdelmajid Arrif, ethnologue, MMSH
Avec la participation d'Abdemajid Arrif, Zineb Majdouli et Deborah Kapchan autour d'extraits de leurs travaux sur les gnawa.
> Le "Projet Gnawa" a été soutenu par la Commission Européenne dans le cadre du Programme « Jeunesse en Action 1.2" en 2010.
> Mention Spéciale du jury pour le Concours "Regards croisés sur le patrimoine vivant en Méditerranée". Euromed Heritage en décembre 2010.
Site : www.projetgnawa.com / Diffusion : Ouvre les Yeux, www.collectifoly.com

A propos d'Augustin Le Gall

"Photographier, c'est se débrouiller avec la réalité." J'ai développé ma pratique de la photographie en même temps que mes études en anthropologie. Portant un vif intérêt pour l'aire méditerranéenne, l'Homme et ses pratiques, j'ai orienté mon approche photographique vers la réalisation de projets documentaires et de formes d'écritures sans cesse renouvelées.
Au carrefour du réel et du jeu, du vécu et du réfléchi, je tente de poser un regard sur ce point de bascule qui confronte les imaginaires au quotidien.
www.algopix.net

 

Abdelmajid Arrif

Prise de possession… Un drame au centre de la rahba

La rahba accueille, en ce moment, l’esprit Mimoun chevauchant plusieurs adeptes en transe. La Mqadma, prêtresse du rite, a le visage ensanglanté, la langue rouge de sang et la robe pleines de trous au niveau de la poitrine et du ventre sous les coups de couteau au rythme des percussions du guembri et des crotales. Le grave de l’âme et l’aigu de la vie.

Dans ce long voyage, commencé à 21 heures et terminé à 7 heures du matin, ponctué de stations diverses entre vie, mort et résurrection, entre rires et larmes, corps relâchés puis tendus aux cordes de la transe, arrive la station dédiée à Mimoun.

Une adolescente assise dans l’angle de la salle de fête, louée pour la célébration de cette la lila, écarte d’un geste violent les chaises et les personnes se trouvant sur son passage. La force de l’appel et de la présence. Elle rejoint la rahba et se met le plus proche possible de l’ampli qui emplit ses oreilles, son corps du son du guembri. Elle se redresse puis recule de quelques pas et ses bras dessinent dans l’espace de la rahba les mouvements de la chevauchée de l’esprit en elle qui l’agitent. D’un geste décidé, elle dénoue le foulard noir qui lui couvrait la tête de signes de la pudeur, une pudeur plus exigeante, celle d’une soeur musulmane à peine pubère. Elle jette donc son foulard au pied du mâallem signant ainsi sa reddition sous le joug du melk (esprit) qui la possède.

Jusque‐là rien d’extraordinaire dans le déroulement d’une lila, si ce n’est sa mère qui, la voyant faire, s’est redressée et a couru rejoindre sa fille au centre de la rahba. Elle s’est arrêtée net près de sa fille, tétanisée, ne sachant comment intervenir. L’adolescente, les yeux fermés et ouverts à l’invisible et à ses signes, continuait sa transe au rythme de la musique que lui imprimait Sidi Mimoun.

La mère était tout le contraire de sa fille. Elle était habillée telle une indienne, robe transparente plus proche du sari ou d’un voile, le nez percé d’un point doré, les mains, les chevilles, le cou ceints de bijoux en or, de longs cheveux dénoués sur le corps. Les deux formaient un tableau fait de contrastes.

La mère toujours debout près de sa fille la fixait, les yeux pleins de surprises et d’interrogations, le ventre pris de spasmes, retenant ses larmes. Une vraie illustration de l’expression « brûlure des interrogations » mêlée d’affolement quant au sort de sa fille qui s’est jetée dans l’étreinte possessive de Sidi Mimoun. Elle est restée ainsi tout le long du morceau du voyage gnawi dédié à Sidi Mimoun. La mqadma observant son désarroi s’est avancée vers elle et l’a entourée d’affection, l’a prise dans ses bras et de son regard lui a signifié qu’elle devait se soumettre à l’emprise du melk (esprit possesseur). Rien à faire d’autre sinon… accepter ! Il vient de marquer sa fille de son empreinte – tempérament, attributs : couleurs, encens, notes musicales, rites à suivre pour l’honorer… ‐ et l’enchaînera aux points cardinaux de la rahba.

La mère a appuyé sa tête contre l’épaule de la mqadma le corps tremblant de spasmes, serrant les dents pour retenir ses larmes et creusant en elle les questions pour comprendre ce qui a amené sa fille, pour la première fois de sa vie encore adolescente, à fouler de ses pieds et de son corps, en entier, l’espace de la rahba et à se livrer à la transe. Ce qui l’inquiétait encore plus c’est l’esprit qui l’a chevauchée. Sidi Mimoun occupe une place particulière dans le panthéon des gnawa : exigeant, féroce, commercer avec lui est périlleux…

A la soumission de sa fille qui continuait « sereinement » sur le chemin que lui traçait Sidi Mimoun sur le corps et aux couleurs qu’il dessinait à son âme, la mère répondait par le désarroi à la hauteur de la conscience aiguisée qu’elle avait des conséquences à venir de cette soumission et de l’alliance que sa fille était en train de sceller avec cet esprit.

Fin du voyage, place à un autre esprit dans ce long chemin (triq) qui parcourt la lila. L’adolescente rejoint sa place un temps hébétée, le temps de revenir à elle‐même et de refaire partie du cercle des hommes et des femmes présents. Elle quitte l’invisible !

Cela dure très peu de temps, quelques gorgées d’eau de fleur d’oranger l’a ramènent vers nous, parmi nous. Elle reprend alors son foulard et met du soin pour le remettre et « voiler sa pudeur », rejoignant ainsi la posture d’avant le drame, l’appel irrésistible, possessif et exigeant.

Le jeu de voilement et de dévoilement est au centre de la lila des gnawa. L’adolescente a succombé à une de ses séquences. Elle a troqué le voile de la pudeur islamique contre celui de la protection du melk. Soumission contre soumission !

Pendant ce temps la mère a rejoint une autre femme et s’est laissée tomber dans ses bras. Elle a posé la tête sur sa poitrine, repliées corps contre corps tel un bébé dans le giron de sa mère. Elle lâcha enfin ses larmes et cherchait le secours pour comprendre et la soutenir dans ce moment d’angoisse.

Elle passera la lila ainsi tourmentée par l’effet de la surprise et de la révélation du nouveau chemin pris par sa fille. Cela durera jusqu’à la dernière station de la lila, du voyage. Celle de Lalla Mira. Esprit féminin qui clôt le voyage, ses affres, ses souffrances, sa dramaturgie, et l’ouvre vers les rythmes joyeux, endiablés, exubérants de lalla Mira. Celle‐ci est solaire, sa couleur est celle de l’or, elle aime les parfums, les cheveux dénoués de toute contrainte, la danse libérée, le corps érotisé… Une danse orgasmique entre femmes enfin affranchies des noeuds de la vie, de la soumission. Une danse collective où l’on rit, où l’on se touche, où la retenue des corps n’est plus de mise. Après Aïcha (autre esprit) et les larmes qu’elle extirpe aux femmes dans le noir de la rahba (on éteint les lumières à ce moment‐là) pour éviter d’exposer à l’assistance les stigmates et les rictus de la douleur, Mira apporte lumière, soleil, joie, dénouement…

Alors je vois la mère si triste toute à l’heure, si tourmentée quant au sort de sa fille, l’enlacer dans ses bras, rire aux éclats avec elle, le pas de l’une dans le pas de l’autre pour une danse solaire à l’aube de ce 12 août.

Ce petit drame, peu de gens l’ont vu parmi l’assistance gnawi de cette lila. Ce fût un pacte scellé entre le visible et l’invisible dans le territoire limité de cette rahba, ce fut une chevauchée, un mariage. Sidi Mimoun a tatoué ce corps frêle naissant à la vie et l’a soumis.

Ce fût une promesse à la mort, à la vie !

 Diaporama